L'invasion d'entreprises zombies...

Le phénomène des entreprises « zombies » fait les gros titres dans la presse financière depuis quelques années : on estime en effet que plus de 14 % des entreprises du S&P500 sont des zombies (en Chine, sur les sociétés cotées les bourses de Shanghai et de Shenzhen ce taux monte même à 20% !). Au sein de l’OCDE, environ 12 % de toutes les sociétés non financières sont des zombies. Il y a seulement 30 ans, cette proportion n'était que de 2 %. Cette croissance est inquiétante, car elle témoigne de l’incapacité d’une partie du paysage économique à se renouveler. Pourtant, les risques que cette situation pose sont ignorés par les acteurs institutionnels, alors qu’à terme, une part trop grande de zombies dans l’économie pourrait entrainer une chute importante marchés financiers, avec des conséquences importantes sur les économies. 

Pour comprendre le risque posé par ces sociétés zombies, il faut revenir sur leur définition. L'OCDE définit les sociétés zombies comme étant des entreprises de plus de 10 ans, cotées en Bourse et dont la rentabilité n'a pas suffi au cours des trois dernières années pour couvrir le remboursement de leurs charges et intérêts. En d’autres termes, elles auraient donc dû déposer le bilan il y a longtemps, en tout cas dans un marché parfait. Elles sont en fait maintenues artificiellement en vie par les banques (elles-mêmes mal financées) qui acceptent de continuer à leur prêter de l’argent afin qu’elles puissent payer les intérêts sur les emprunts déjà existants. Cela est possible grâce à la politique des taux bas pratiqués par la Fed et la BCE, au risque d’empêcher des entreprises plus saines de prendre leurs places. Le pari sous-jacent est celui de la reprise des activités qui doit, à terme, permettre de rembourser les dettes.

Les entreprises zombies ne sont toutefois pas nouvelles : ce terme a été introduit dans un article de l’American economic review en 2008, quand les auteurs  ont qualifié de "sociétés zombies" les entreprises improductives et endettées - encore en activité - au Japon. Ils ont constaté qu'après le krach économique du début des années 1990, au lieu de faire appel ou de refuser de refinancer les dettes existantes, les grandes banques japonaises ont continué à prêter à des emprunteurs autrement insolvables (alias zombies). La croissance a été durement impactée, comme en témoigne le taux quasi nul (1.14%) de la croissance japonaise depuis 30 ans. 

Au niveau mondial, l’apparition des sociétés zombies est dû aux taux directeurs qui baissent significativement depuis les années 80, mais cela s’est encore accentué après la crise de 2008 : les banques centrales ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour encourager les prêts aux entreprises et favoriser la reprise économique et la diminution du chômage, conduisant les taux d'intérêt à approcher ou passer en dessous de zéro. Les décideurs politiques ont acheté des milliards de dollars d'obligations d'État moins risquées, afin de forcer les investisseurs à prendre plus de risques et, en fin de compte, à mettre plus d'argent dans la consommation. Cela a marché : l’argent coulait à flot, les entrepreneurs pouvaient sans problème lever des fonds pour leurs entreprises, et le marché de l’emploi s’améliorait graduellement.

Mais la crise du Covid-19 a brutalement accéléré le problème : depuis le mois de Mars, les plans de soutien et de relance s’accumulent, pour éviter des faillites massives et donc un choc social durable sur notre société ; mais cette intention louable conduit à moyen terme à la destruction quasi-totale du potentiel de croissance, dans la mesure où les firmes, qui auraient dû mourir pour laisser leurs places à d’autres plus jeunes et mieux adaptées au contexte économique présent, restent sous perfusion. 

Sauf que, comme expliqué précédemment, tant de capital disponible conduit à une allocation inefficace de celui-ci, et à terme cette allocution produit les entreprises zombies. Alors comment résoudre cette situation ?

Il n’y a pas de solutions faciles

Plusieurs moyens sont possibles pour résoudre ce problème : le plus simple reste une augmentation des taux directeurs des banques centrales, mais pour les raisons exposées précédemment, aucune n’osera couper la corde.  L’OCDE est quant à elle convaincue que, pour retirer les entreprises improductives du marché, une des méthodes les plus simples est de réformer les règles de faillite dans de nombreux pays, principalement méditerranéens (où les obstacles sont levés avant qu’une entreprise ne soit réellement éliminée ou qu’au moins leurs parties non viables soient éliminés). Or, comme la crise du Covid l’a démontré, aucun état européen n’était prêt à abandonner ces entreprises, et ont même à la place accentué le déficit en permettant des larges plans d’emprunt et de gel d’intérêts.

Entre le besoin d’assainir les entreprises zombies et sauvegarder les emplois et une partie de l’économie, les différents états ont fait leur choix, au risque d’aggraver encore plus la situation si la reprise économique ne devait pas se matérialiser comme espéré. Si les entreprises zombies commencent à faire faillite, cela entrainera un effet boule de neige qui, au vu de l’inflation du nombre de zombies, pourrait bien précipiter l’économie entière dans une nouvelle crise financière. 

Le 16 Novembre 2020, Jean-Baptiste Guillemin